C’est un chef-d’œuvre de la littérature contemporaine qu’il faudrait lire à Paris, assis dans la pénombre d’un café du boulevard Ornano. Et puis on devrait suivre les pas de ce personnage disparu avant que le récit ne commence, ce fantôme qui hante les lieux, le temps, les fragments d’existence que l’auteur a recueillis pour lui donner de la chair.

Notre résumé

Paris, 1988. En feuilletant les archives du quotidien Paris-Soir, le narrateur tombe sur une annonce, publiée le 31 décembre 1941, concernant une fille de 15 ans portée disparue. Plus tard, il découvre que Dora Bruder et son père ont été internés dans le champ de Drancy, puis déportés le 18 septembre 1942. La mère partira pour Auschwitz le 11 février 1943. Ils ne reviendront pas. Ému par cette histoire, il mène une enquête, plus de cinquante ans après, pour en savoir davantage sur ces ombres du passé. Qui était Dora ? Pourquoi a-t-elle fui son domicile ? Où s’est-elle cachée ? Qui a-t-elle rencontré ? Dans quelles circonstances a-t-elle été arrêtée ? Autant d’énigmes qu’il essaie de résoudre en recherchant des indices, des témoins, des traces. Il traverse la ville qu’il aime, celle des quartiers périphériques ensevelis sous le brouillard, des cinémas et des hôtels qui n’existent plus. Il sent l’atmosphère sinistre qu’y régnait sous l’Occupation. Il cherche des renseignements, des preuves matérielles. Il laisse parler les objets. Il interpelle le vide. Mais c’est un échec, car les choses savent se taire. Le secret entourant les journées de fugue de Dora aura été son ultime acte de liberté, son triomphe contre l’oubli.

Né en 1945 à Boulogne-Billancourt, Patrick Modiano grandit dans le Paris des restrictions et des affaires douteuses. Ses parents ne s’occupent pas de lui, ni de Rudy, son frère cadet et ami d’enfance, qui décède à l’âge de dix ans à la suite d’une leucémie. Un peu égaré dans le monde, en quête de soi, il se réfugie dans la littérature. Les labyrinthes de la mémoire et l’ambiance louche d’une ville occupée par les nazis deviendront le leitmotiv de son œuvre. Auteur au caractère discret et sensible, il a écrit des romans, des essais, des préfaces, des textes de chansons, des œuvres pour le cinéma et le théâtre. Ses livres les plus connus sont La Place de l’étoile (prix Roger-Nimier et prix Fénéon, 1968), La ronde de nuit (1969), Les Boulevards de ceinture (Grand prix du roman de l’Académie française, 1972), Villa triste (prix des libraires, 1975), Rue des Boutiques obscures (prix Goncourt, 1978), Voyage de noces (1990), Dora Bruder (1997), Un pedigree (2005). Le 9 octobre 2014 il a reçu le Prix Nobel de littérature.

Notre discussion.

Nous avons aimé ce récit au ton délicat, presque chuchoté. On y retrouve les thèmes fétiches de Patrick Modiano : le retour sur le passé, l’absence, la quête, la devoir de mémoire, ses souvenirs personnels. L’auteur a lu le Mémorial de la déportation des Juifs de France de Serge Klarsfeld et s’en est inspiré pour ressortir un nom y figurant, celui de Dora Bruder, une adolescente qui avait laissé peu de traces, une dépouille privée de sépulture, une victime parmi tant d’autres. La reconstruction partielle de sa biographie apporte un nouvel éclairage sur une période ambiguë et malveillante. Mais il n’y a pas de rhétorique dans le texte. Car l’absurdité de la mentalité génocidaire, pour laquelle on cesse d’être humain, est déjà éloquente. La narration à la première personne permet de cerner les sentiments du narrateur et assure la vérité de ce qu’il raconte. Au fil de son enquête, il poursuit des inconnus, vulnérables et fragiles, depuis leur arrivée à Paris jusqu’à leur départ vers la mort. Il glisse dans le récit des éléments relatant sa propre vie et celle de son père, un juif parisien que Dora aurait pu croiser sur son chemin, embarquée par la police dans le même panier à salade. Des gens considérés comme des rebuts de la société, au passé flou et à l’avenir incertain, si bien que son père arrive à se tirer d’affaire.

Le roman est construit sur l’absence de Dora. L’auteur n’invente rien, malgré le manque d’information. Il se limite à émettre des hypothèses, ce qui laisse place à l’imagination du lecteur, qui doit saisir la moindre nuance, suivre des rétrospections, des anticipations, des raccourcis et interpréter les omissions qui marquent l’incertitude du narrateur. En effet, cette enquête est difficile à conduire. Car beaucoup de documents ont été détruits par la police des questions juives, tandis que des lieux périphériques ont été remplacés par d’autres, plus neutres. De surcroît, les souvenirs du narrateur sont brumeux, étant liés à une époque qu’il n’a pas connue. La fugue de Dora lui rappelle la sienne, quand il s’était échappé du collège de Seine-et-Oise pour vagabonder dans Paris. En tentant de retracer l’itinéraire parcouru par cette fille, il explore non seulement des lieux géographiques, mais aussi des endroits littéraires. Il fait, par ailleurs, une relecture des Misérables. Durant leur traversée nocturne, Jean Valjean et Cosette se sauvent dans le jardin d’un couvent situé au 62, rue de Picpus. Or, le pensionnat du Saint Cœur-de-Marie, où Dora s’était refugiée, se trouvait à cette même adresse. Le narrateur constate alors une étrange coïncidence entre ces fugueurs méprisés et l’espace qui les encercle, comme si Victor Hugo avait prévu ce qui arriverait à Dora.

Pour savourer ce livre, on doit faire attention à ce que le narrateur dévoile entre les lignes. Dora est-elle son double féminin ? Aurait-il voulu prendre sa place ? Est-ce qu’il se sent coupable d’être né, tandis que d’autres enfants ont été exterminés ? En effet, il ne serait pas venu au monde, si son père n’avait pas fréquenté la pègre, trafiqué, collaboré, pour survivre sous l’Occupation. Ce récit serait-il une forme d’expiation ?

Les derniers mots du narrateur sont emplis de tendresse. Ils expriment des limites, évoquent la liberté, s’adressent à l’humanité. Ils s’égrènent en arpège autour de la mémoire de Dora et dressent sa stèle pour la postérité.

Pour écouter Patrick Modiano, cliquez sur ces liens :

ARTE – Patrick Modiano dans Metropolis

Les archives de la RTS – Patrick Modiano (1969)

Prix Nobel 2014 – Discours de Patrick Modiano

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