Le Book Club présente : Immortelle randonnée de Jean-Christophe Rufin – par Raffaela

Depuis l’aube des temps, le reflexe de la marche est inscrit dans l’être humain. Tout petit, celui-ci se traîne par terre, puis il se lève en s’appropriant sa liberté. Devenu adulte, il se déplace en privilégiant les véhicules. Mais parfois, il décide de partir à pied pour aller arpenter le monde.

Notre résumé

L’auteur se met en route pour Saint-Jacques de Compostelle, destination d’un grand pèlerinage chrétien, dont l’histoire millénaire est liée à la découverte d’un tombeau dans lequel on pensa trouver la sépulture de l’apôtre Jacques le Majeur. Pourtant, s’élançant sur les sentiers empruntés par le roi Alphonse II, l’auteur n’entend accomplir aucun rite religieux. Il ne veut que randonner seul, sans avoir à justifier sa décision. D’Hendaye à Compostelle, il suit le Chemin du Nord et marche 850 km, en passant par le Pays Basque, la Cantabrie et les Asturies. Il longe la côte espagnole, défigurée par les constructions des promoteurs immobiliers et les rubans d’asphalte. Il traverse des zones industrielles délaissées et de mornes banlieues. Puis il retrouve la beauté de la création, en franchissant les montagnes qui furent jadis un rempart naturel contre les invasions. Chemin faisant, il croise des pénitents hagards aux pieds meurtris, des accros de la balade spirituelle, des champions de la performance physique, des dragueurs, des frimeurs, des radins, mais aussi une jolie blonde qui fait preuve d’urbanité. Il dort dans des auberges modestes, parfois à la belle étoile, toujours loin du raffinement. L’épuisement, les aléas de la route, le froid, la chaleur, lui font trouver la bonne distance par rapport aux mythes qui entourent le pèlerinage. Il finit par savourer la vacuité bouddhique qui mène à l’éveil. De retour chez lui, il s’aperçoit que le Chemin ne le quitte pas.

Né à Bourges en 1951, Jean-Christophe Rufin est médecin, historien, écrivain et diplomate. Ancien président d’Action contre la faim, il a aussi travaillé pour d’autres organisations humanitaires. De 2007 à 2010, il a été ambassadeur au Sénégal. Depuis 2008, il siège à l’Académie française. Ses romans les plus connus sont L’Abyssin (1997, prix Goncourt du premier roman et prix Méditerranée), Les Causes perdues (1999, prix Interallié), Rouge Brésil (2001, prix Goncourt), Globalia (2004), Katiba (2010), Le grand cœur (2012). Publié pour la première fois chez Guérin, Immortelle randonnée, Compostelle malgré moi (2013, prix Nomad’s) s’est vendu à plus de 300.000 exemplaires. Fort de ce succès, l’auteur a refait le Chemin en compagnie Marc Vachon, un Québécois qui a pris les 130 photos agrémentant la nouvelle édition illustrée parue chez Gallimard.

Notre discussion

Nous avons lu ce récit de voyage sans encombre. Écrit à la première personne, il donne des informations intéressantes sur l’histoire et l’organisation du Chemin. L’amateur de ce genre littéraire ne s’en lasse pas, même si le sujet l’indiffère ou l’ennuie. Le titre est déjà alléchant : ce n’est pas n’importe qui, mais un immortel qui parle de sa randonnée. De quoi intriguer le lecteur le plus sceptique. Certes, si celui-ci n’est pas un as de la géographie, il aura du mal à visualiser l’itinéraire, à imaginer à quoi ressemble une ermita ou un horreo. Mais il pourra se rattraper en feuilletant une brochure ou en regardant des photos sur Internet.

L’intérêt de ce bouquin réside dans les petites perles dont il est parsemé. En effet, l’auteur relate des faits réels, des tranches de vie auxquelles chacun peut s’identifier. De plus, les portraits qu’il dresse, les anecdotes qu’il raconte, aident à comprendre le contexte et les traditions de ce pèlerinage. Le chemin dans lequel il s’est engagé est plutôt désagréable, sauf quand il traverse les montagnes. Mais il présente l’avantage d’être le moins fréquenté. Car avouons-le, dans certaines circonstances il est plus facile d’aimer son prochain que son voisin. Surtout qu’il partage votre dortoir, transpire, ronfle, vous harcèle, se soûle, ne sent pas la rose. Et puis ses ampoules vous hantent, reflétant la cruelle vérité du Chemin par-delà toute spiritualité.

Alors pourquoi veut-on aller à Compostelle ? Selon l’auteur, ce parcours est plus qu’une marche, puisqu’il lui a permis de découvrir des choses qu’il ne pressentait pas, de faire une expérience de dépassement et d’affirmation de soi. En vidant son sac à dos, il a appris à se libérer d’inutiles fardeaux. Il a cessé de se faire du souci, revenant à ce qu’il y a de plus humain. Pour qu’il ne se sente plus emmuré dans sa propre vie.

Que ce soit à Compostelle ou ailleurs, ce rituel a toujours animé les foules en quête de sens. Durant le Moyen Âge, les chrétiens le réalisaient en marchant pour la gloire de Dieu ou parce qu’ils devaient racheter leurs fautes. Le pèlerin était aussi un intercesseur pour ceux qui ne pouvaient pas se rendre aux lieux saints. De nos jours, il se décline sous plusieurs formes. Quant aux motivations, elles peuvent être de nature humaniste ou mystique. Des gens de diverses origines peuvent donc côtoyer des croyants, des agnostiques ou des athées tout au long du parcours. Certains ont quitté le cocon familial pour oublier les contraintes de la vie. D’autres ont seulement rêvé de se lever au petit jour, au milieu de nulle part. Et de se sentir comblés à la tombée de la nuit, après avoir cheminé huit heures d’affilée. Devrions-nous réapprendre à marcher pour chasser nos peurs ? En réalité, le pèlerinage est une aventure personnelle que chacun vit à sa manière.

Le film d’Emilio Estevez

La discussion a été suivie par la projection du film The Way de Martin Sheen et Emilio Estevez. Sorti en 2010, ce film relate l’histoire de Tom Avery, un ophtalmologiste américain plutôt individualiste. Après avoir interrompu les rapports avec son fils Daniel, il apprend que celui-ci est mort accidentellement dans les Pyrénées. Arrivé en France pour reconnaître le corps, il découvre que son enfant faisait le pèlerinage vers Compostelle. Au lieu de rentrer aux Etats-Unis, il décide alors de prendre la route à sa place, en suivant le Chemin Français. Il rencontrera d’autres pèlerins, dont trois l’accompagneront jusqu’à la fin.

Ce film montre les aspects les plus beaux du pèlerinage. Des paysages de carte postale, des champs bien entretenus, des bourgades médiévales, un père qui se lie d’amitié avec trois routards, des pèlerins qui vivent en communion avec la nature. Où sont donc les affreuses banlieues, les friches industrielles, la saleté, la laideur, la promiscuité, les pièges à touristes aussi bien décrits dans Immortelle randonnée ? Dans ce film, rien ne semble plomber l’ambiance.

Certes, pour aller à Compostelle on peut emprunter des chemins différents. Ceux qu’on voit dans le film devraient être les meilleurs. Quoi qu’il en soit, entre rires et larmes, il s’agit d’une œuvre cinématographique pleine de charme, qui met en scène des personnages attachants. C’est aussi un hommage à la Galice, dont le père de Martin Sheen était originaire.

 

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