À qui la faute, si les ombres d’Angkor Vat ont rencontré les Lumières françaises ? Les Frères numérotés auraient-ils commis des actes fâcheux, s’ils n’avaient pas étudié à Paris ? Qui était cet aimable chasseur de papillons nommé Henri Mouhot ? En parcourant l’histoire du Cambodge et des autres pays qui bordent le Mékong, un voyageur contemporain nous invite à découvrir des événements et des personnages parfois méconnus.

Notre résumé

Kampuchéa démocratique est le nom donné au régime communiste qui s’installe au Cambodge entre 1975 et 1979, après 90 ans de protectorat français et plusieurs années de guerre civile. Durant ces quatre ans, les Khmers rouges répriment dans le sang toute dissidence. Prétendus ennemis, minorités, hommes, femmes, enfants : nul n’échappe à l’utopie mortifère de l’Angkar qui se solde par la disparition d’un quart de la population. Pourtant la communauté internationale semble ignorer ce qui se passe à Phnom Penh. En 1979, les troupes vietnamiennes libèrent le pays. Trente ans plus tard, le narrateur assiste à l’ouverture du procès de Douch, un vieillard d’apparence fragile poursuivi pour des crimes effroyables. Avant de devenir tortionnaire, cet homme s’était nourri l’esprit par ses bonnes lectures, tout comme Pol Pot et ses acolytes. Comment a-t-on pu en arriver là ? Telle est la question que se pose le narrateur. Pour expliquer les liens qui se sont tissés entre les cultures française et khmère, il remonte à l’époque de la découverte fortuite des vestiges d’Angkor Vat par le naturaliste français Henri Mouhot. Puis, à partir de 1860, il raconte un siècle et demi d’histoire indochinoise, en utilisant un langage romanesque. Son récit sans fiction est un kaléidoscope d’érudition, de poésie et d’humanité.

 

Patrick Deville est né en 1957. Après avoir passé son enfance dans l’hôpital psychiatrique que son père dirigeait, il a fait des études de littérature comparée à Nantes, puis de philosophie. Attaché de presse, enseignant, auteur d’une douzaine d’ouvrages, il a arpenté la planète. Peu connu du grand public, il dirige aussi la Maison des écrivains étrangers et traducteurs de Saint-Nazaire qui publie la littérature du monde entier. De Pura Vida : vie et mort de William Walker (2004) à Peste et Choléra (prix du roman Fnac 2012), ses romans suivent les péripéties de personnages hors du commun, en proposant aussi une réflexion sur la faillite des idéologies du XXe siècle. Kampuchéa a été élu meilleur roman français 2011 par la rédaction du magazine Lire.

Notre discussion

C’est un roman foisonnant où s’entremêlent la géographie et l’histoire de l’Orient extrême, ainsi que divers genres littéraires. Sa lecture n’est pas une mince affaire. En effet, elle exige une bonne dose d’attention et de curiosité, puisque l’auteur fait des allers et retours entre présent et passé, il voyage vers les quatre points cardinaux et y croise des aventuriers, des écrivains et des personnages historiques. Pris de court, au début on se laisse envahir par la frustration, puis on s’accoutume au style de l’auteur. Par ailleurs, la consultation d’un atlas permet de mieux apprécier la manière dont il présente des événements marquants, qui ont eu lieu dans des contrées lointaines, il y a bien des années. Ce roman sort du lot par son écriture singulière, il est passionnant et ne laisse pas le lecteur indifférent. D’autant plus que tout ce que le narrateur raconte est vrai. La découverte des temples d’Angkor Vat par Henri Mouhot en 1860, sa mort dans les environs de Luang Prabang et le souvenir des indigènes qui aimèrent cet explorateur savant et bienveillant, le Protectorat français, l’épopée de l’amiral La Grandière, la remontée du fleuve Mékong par Doudart de Lagrée et Francis Garnier en 1868, la vie extraordinaire d’Auguste Pavie, l’idéaliste qui traça les frontières du Laos, l’ami du peuple indochinois. Ensuite, les rois khmers, la guerre civile, Pol Pot et ses comparses, la terreur de l’Angkar, ses slogans nihilistes, l’autarcie et la famine, le martyre d’une population inerme, le silence de la communauté internationale, le témoignage du père François Ponchaud qui dénonça les exactions des révolutionnaires en 1977, la table rase culturelle, Soth Polin et les trois écrivains rescapés des massacres du régime. Enfin, le procès aux dignitaires de l’Angkar, accusés de crimes de guerre, génocide et crimes contre l’humanité, trois décennies après les carnages.

Douch, un homme paisible qui récite des alexandrins d’Alfred de Vigny, est le premier khmer rouge à comparaître devant la cour en 2009. Professeur de mathématiques, francophile raffiné, passionné par le pouvoir libérateur du supplice et de la confession, il considère avoir rempli son rôle de gardien de l’ordre révolutionnaire, bien qu’il regrette la mort de milliers d’innocents. Comment un être humain peut-il se transformer en criminel de masse ? La littérature française aurait-elle alimenté une idéologie paranoïaque ? Serait-elle responsable d’avoir répandu la terreur comme moyen pour maintenir la vertu à Phnom Penh ? Or, si des possédés dévoient la pensée illuministe pour imposer leur vision du monde, ce n’est pas la faute à Rousseau. Certes, les Frères numérotés avaient étudié dans des écoles françaises, mais ils avaient aussi fréquenté le temple, puis écouté les thuriféraires de la dictature du prolétariat. Quant à la culture humaniste, ils l’ont manipulée à leur convenance pour atteindre le pouvoir politique. Selon le narrateur, Douch n’a fait que défendre l’idéal auquel il croyait par la voie de la brutalité, le germe de la violence étant dans chacun de nous. Mais si tel était le cas, ne devrait-on pas l’empêcher de se développer ?

Comme tous les grands crimes de l’histoire, la folie meurtrière des Khmers rouges s’est manifestée dans l’indifférence des milieux politiques et intellectuels. Ce roman nous interpelle sur la nécessité d’assister les personnes en danger avant qu’il ne soit trop tard. Car lorsqu’on juge des crimes abominables, on dit toujours que la tragédie ne se répètera plus pour d’autres gens, qu’on gardera cela dans la mémoire. Entre-temps, d’autres défenseurs zélés de leurs idéaux se mettent à la tâche, persuadés de leur impunité, alors que les victimes attendent qu’on lève le petit doit pour les aider.

Est-ce qu’un roman peut raconter l’histoire d’un pays et ses tourments ? L’âme d’un peuple blessé et ses défis actuels ? Oui, pourvu qu’il mette aussi en scène des héros positifs, souvent méconnus, tels que Mouhot, Pavie et Soth Polin dans le récit de Patrick Deville. Ce sont eux qui ripolinent les choses qui nous dépassent aux couleurs de l’espérance.

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