Sa mère lui avait confié une mission de grande envergure. Se faire un nom, en se battant contre les dieux de la stupidité, des préjugés et des vérités absolues. Pour redresser les torts qu’elle avait subis et donner un sens à son abnégation.

Notre résumé

Big Sur, Californie, 1958. Assis sur la plage, un dandy mélancolique et séduisant contemple l’océan. Pourra-t-il se remettre de la disparition de sa mère ? Y aura-t-il une autre femme capable de l’aimer autant ? Il se souvient alors de sa vie, des ses ambitions, de son amour sans bornes. Artiste aux espoirs déçus, puis abandonnée par l’être aimé, cette dame russe avait tracé l’avenir de son bambin, en vaticinant ses succès. Exubérante, fougueuse et débrouillarde, elle avait le verbe haut et l’éloquence savoureuse, l’audace et le sens des affaires. Malgré les sarcasmes des mauvais esprits, le doute ne l’avait jamais effleurée quant aux talents de son enfant, quitte à se répandre en invectives. Pour poursuivre son dessein, elle l’avait emmené en France, la patrie de ses rêves de gloire. Car son cœur savait que son fils deviendrait héros de guerre, diplomate, écrivain merveilleux.

Né en 1914 à Wilno, en Lituanie, Roman Kacew est élevé par sa mère, une ancienne actrice russe, que son père a quittée pour aller vivre avec une autre femme. Il passe son enfance à Varsovie, puis il arrive à Nice en 1928, où sa mère gère un petit hôtel pour subvenir à leurs besoins. Après avoir fait des études de droit à Paris, il obtient la nationalité française. Mitrailleur en avion, il rejoint les Forces françaises libres en Angleterre, pour répondre à l’appel du général Charles de Gaulle. Il recevra la Croix de guerre et la Croix de la Libération. En 1945, il fait ses premiers pas dans la diplomatie et se marie avec la journaliste anglaise Lesley Blanch. Il devient secrétaire d’ambassade en Bulgarie, puis en Suisse, attaché de presse de l’ONU à New York, consul général de France à Los Angeles. C’est là qu’il rencontre Jean Seberg, une jeune actrice américaine dont il tombe amoureux. Mais la vie les séparera. Vêtu de soie rouge, avec élégance et discrétion, il tirera sa révérence à 66 ans dans son appartement parisien, en dévoilant ainsi une grande mystification littéraire.

Auteur prolifique aux diverses identités (Roman Kacew, Romain Gary, Fosco Sinibaldi, Shatan Bogat, Emile Ajar), flatté ou dénigré par les critiques, il a notamment publié Education européenne (Prix des critiques 1945, rédigé par l’auteur en anglais, puis en français), Les Racines du ciel (prix Goncourt 1956), La promesse de l’aube (1960), Chien blanc (1970), La nuit sera calme (1974), Vie et mort d’Emile Ajar (1981, posthume). Il a également réalisé des œuvres cinématographiques. Sous le pseudonyme d’Emile Ajar, il a publié Gros-Câlin (1974), La Vie devant soi (prix Goncourt 1975), Pseudo (1976), L’Angoisse du roi Salomon (1979).

Notre discussion.

Comment pourrait-on dédaigner un si beau livre ? L’écriture est fluide, poétique, savoureuse. La première partie relate l’enfance du narrateur en Pologne, la deuxième son adolescence en France, la troisième son passage à la vie adulte. C’est à la fois un roman d’inspiration autobiographique, un récit d’apprentissage, un conte aux accents dostoïevskiens sur l’amour dans tous ses excès. Le narrateur y dresse le portrait de sa mère, en narrant l’histoire d’une relation fusionnelle hors du commun.

Pleine d’énergie, étonnante et ingénue, la mère est un personnage haut en couleur, surtout pour sa démesure, qui se consacre à l’avenir de son fils. Pour lui, elle se prive de tout, frôle le ridicule, surmonte les défis. De plus, elle ne s’épargne pas l’humiliation de voir les autres se moquer de sa grandiloquence, de ses petites supercheries, de ses folles prédictions. Rien ne peut l’arrêter, sa créature représentant à ses yeux l’incarnation du pur génie, qui doit se battre pour réaliser ses aspirations de comédienne infortunée et venger son honneur au mépris du danger. Gardienne de son enfant, elle lui prodigue ses conseils, lui offre des modèles à suivre, investit dans sa formation, pour qu’il devienne un grand écrivain, un officier de l’armée, un ambassadeur, un tombeur de femmes. Ne jurant que par la France, elle met tout en œuvre pour façonner la personnalité de celui-ci. Puis sa santé se dégrade, mais la lutte ne va pas s’arrêter là. Son fils étant parti en guerre, elle restera à ses côtés par de nombreuses lettres écrites avant de trépasser, qu’elle lui fera parvenir au front depuis la Suisse. Un final digne des plus grandes héroïnes de la littérature.

Bien qu’il ait honte de ses initiatives, son fils l’aime, car elle lui inspire de la pitié. N’a-t-elle pas enduré la faim, subi des injustices ? Or, sa mère le met souvent dans l’embarras. Par exemple, quand elle se fait traiter de voleuse par ses voisins à Wilno, quand elle s’impose à Nice en brandissant sa canne, quand elle lui apporte des victuailles en le ridiculisant devant ses compagnons d’armes. Pourtant, il finit par être indulgent envers elle, car il arrive à tourner en dérision les pires scènes de mortification. En réalité, elle fait vibrer son cœur et les choses qui l’entourent. Grâce à elle, il découvre la beauté, le goût, l’effort, la discipline, le respect pour les femmes, la nécessité de lutter contre la barbarie, les nuances de la vie. Lorsqu’il est en détresse, c’est sa présence qui l’empêche de mourir, car il doit devenir quelqu’un pour accomplir le mandat maternel. C’est la promesse qu’il lui a faite au début de sa vie. Ambition, quête, revanche. Cette mère habite sa créature, en lui laissant un héritage lourd à porter. Celui d’un homme vulnérable, sensible au sort des autres, éternellement insatisfait de ses performances.

Qu’en est-il du père ? Il s’agit d’un homme dont le nom ne doit pas être prononcé. Les yeux bleus du fils, tournés vers la lumière, évoquent sa présence. Est-il le mystérieux personnage qui envoie des cadeaux et des chèques de temps en temps ? Le narrateur apprend qu’il serait mort de peur avant d’entrer dans une chambre à gaz. C’est à partir de cet épilogue qu’il commence à exister pour lui, car l’effroi qui l’a tué n’est qu’un trait d’humanité.

Tout ce que l’auteur raconte s’est-il vraiment passé ? A-t-il restitué tous les éléments de sa vie ? On sait que Romain Gary a toujours mêlé le mythe au réel, en écrivant par ailleurs sous des noms d’emprunt. Or, la création de pères imaginaires, la description de situations loufoques ou cocasses, ses diverses identités, le secret sur ses origines, sont peut-être liés au sort tragique qu’il a vécu. En effet, dans certaines circonstances, la construction de légendes autour de sa propre existence est une forme de pudeur. L’auteur y ajoute aussi beaucoup d’humour, pour maintenir une certaine distance entre les faits et l’œuvre littéraire.

Bien que la mort soit présente, le désespoir n’a pas de place dans ce récit. Car l’auteur nous montre que le courage donne des ailes à l’intelligence, que l’imagination ouvre le cœur, qu’il faut aller de l’avant, rien que pour la tendresse d’un chat de gouttière ou d’un phoque sur une plage déserte.

Notre discussion a été précédée par la projection d’un documentaire de l’Institut national de l’audiovisuel (INA). Pour écouter et voir Romain Gary, cliquer sur ce lien :
http://www.ina.fr/contenus-editoriaux/articles-editoriaux/romain-gary

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