C’est l’histoire d’une famille engluée dans la solitude des colonies, confrontée à la détresse et à la recherche des moyens pour s’en sortir. Un récit relatant la lutte d’une femme contre les crues de la mousson, les agents du cadastre et la malchance. Une intrigue racontée sans complaisance, ni compassion, qui commence par la mort d’un cheval et se conclut par celle de la mère, tous deux épuisés par la vie.

Notre résumé

Cochinchine, décennie 1920-1930. Une ancienne institutrice française vit dans un bungalow au milieu d’une plaine envahie tous les ans par la mer, entourée d’indigènes qui la respectent. Veuve, elle y a investi toutes ses économies pour assurer un avenir à ses enfants, Joseph et Suzanne, sur lesquels elle exerce une influence impérieuse. Mais son projet est voué à l’échec. En effet, elle découvre que les terrains, accordés en concession, sont incultivables, car le sel détruit les plantes. Aurait-t-il fallu soudoyer quelqu’un pour en obtenir de meilleurs ? Grugée, elle écrit des lettres aux aigrefins du cadastre pour se plaindre et demander des terres avoisinantes, propres à la culture. Personne ne lui répond. Dans la tentative de contrer la mer, elle fait réaliser des barrages qui, dévorés par les crabes des rizières, s’écrouleront sous le regard perplexe des paysans. Blasée et toujours en quête d’argent, elle acceptera que sa fille fréquente un riche héritier pour en tirer profit. Sa souffrance la mènera à la déchéance. Après son trépas, Joseph et Suzanne abandonneront pour toujours les lieux funestes de leur enfance.

Sur l’auteur

Marguerite Duras (1914-1996) est un auteur inclassable qui a traversé des événements marquants de l’histoire du XXe siècle : la colonisation française en Indochine, l’occupation allemande en France, la Résistance, Mai ’68 et la libération des mœurs. Sa vie est comme un roman. Née à Gia Dinh, un faubourg de Saigon, Marguerite Donnadieu grandit dans une famille modeste, en côtoyant surtout les autochtones de la colonie. Elle a deux frères, dont Paul, son cadet préféré. Son père, directeur de l’enseignement primaire, décède prématurément à cause du paludisme. Sa mère, institutrice dans les écoles indigènes, essaye de s’enrichir grâce à la concession d’un domaine à cultiver, une affaire qui s’avère désastreuse. En 1932, Marguerite quitte la colonie pour faire des études à Paris, d’abord de mathématiques, ensuite de sciences politiques et de droit. Désormais, les marécages du Siam et le riche Chinois qui l’a aimée appartiennent au passé. En 1937, elle devient fonctionnaire du Ministère des Colonies. Elle rencontre aussi Robert Antelme, un intellectuel engagé qui l’épouse. En 1943, elle publie son premier roman, Les Impudents, sous le pseudonyme de Duras, un village du Lot-et-Garonne dont son père était originaire. Elle s’engage dans la Résistance aux côtés de François Mitterrand, puis elle devient membre du parti communiste, dont elle sera exclue. Après la guerre, Marguerite divorce de son mari pour vivre avec Dionys Mascolo, le père de son fils Jean. En 1950, elle publie Un barrage contre le Pacifique, un roman d’inspiration autobiographique qui évoque son enfance et critique le système colonial. Ce roman sera porté à l’écran par René Clément (1958) et Rithy Panh (2008). En 1960, Marguerite écrit le scénario et les dialogues du film Hiroshima, mon amour d’Alain Resnais. Elle réalise aussi le film India Song (1984) qui obtient un grand succès à Cannes. Au fil des années, sa production littéraire devient prolifique, bien qu’elle ne fasse pas toujours l’unanimité. Pour L’Amant (1984) elle reçoit le Prix Goncourt en France et le Prix Ritz-Paris-Hemingway aux Etats-Unis. Jean-Jacques Annaud en fait un film (1992). Alors que le mal de vivre la fait sombrer dans l’alcool, un jeune homme, Yann Andréa, frappe à sa porte. Il restera avec elle jusqu’à sa mort.

Notre discussion

Nous avons apprécié ce roman poignant et réaliste. L’utilisation du français familier, les tournures impersonnelles, ainsi que les nombreuses répétitions, nous ont permis de comprendre le malheur des personnages, leur ennui, l’ambiance sordide dans laquelle ils plongent. Dès le début, nous avons perçu l’isolement de cette triade familiale, d’abord soudée, puis désagrégée, dont les membres restent insaisissables. Les lieux ne sont pas non plus précisés. On a seulement l’impression qu’ils sont reculés, parfois nauséeux. Quant à la datation, elle demeure floue tout au long des pages. Cependant on comprend que la narration s’étale sur quelques semaines.

Bien que le roman tourne autour d’elle, la mère n’a pas de nom. Autoritaire, elle exige l’obéissance, quitte à frapper ses enfants. Idéaliste, elle se dirige vers une terre inconnue, mue par l’espoir d’une vie meilleure. Or, le rêve colonial, vendu par les affiches de propagande, se heurte à la réalité du terrain, puisqu’elle découvre la face cachée de la fortune. Mais comment expliquer qu’une femme instruite puisse être abusée ? Et pour quelle raison continue-t-elle de nourrir des espoirs insensés au lieu de quitter sa plaine marécageuse ? En mettant en évidence sa naïveté, la longue lettre qu’elle adresse au cadastre est éloquente à ce sujet. Malgré sa ténacité, la mère est colérique, rigide et têtue. Par exemple, ne parvenant pas à vendre le diamant pour sa prétendue valeur, elle se replie sur elle-même. Puis, ses enfants qui s’affranchissent de sa tyrannie la rendent malade. Le départ de Joseph, son enfant chéri, n’accélère-t-il pas sa descente aux enfers ? N’acceptant pas le choix de son fils, elle ne voit que ses fautes d’orthographe. On trouve cela pathétique.

Son déclin permet à ses enfants d’échapper à son emprise. Joseph, un jeune misanthrope, n’arrivera à s’émanciper par rapport à elle que grâce à une autre femme, Lina, dont il tombe amoureux. Sa sœur, Suzanne, une adolescente faible et aguichante, exploite son charme pour aider sa famille. Avec l’approbation de sa mère, elle provoque et accepte les cadeaux de M. Jo, malgré le mépris dont elle l’accable. D’abord, elle se laisse faire, puis elle se prend en main. C’est ainsi qu’elle ne se donnera pas à M. Jo, ni à M. Barner, mais à son jeune voisin. Puis elle le quittera et partira pour une vie nouvelle. A cause de leur pauvreté, Joseph et Suzanne sont plus proches du peuple indigène que des Blancs de la colonie.

Quant aux autres personnages, ils ne possèdent pas de grandes qualités. M. Jo est un homme riche, laid et intellectuellement médiocre, dont on ne connaît pas l’origine. Il s’éprend de Suzanne, mais il ne peut l’épouser puisqu’elle est indigente. Il ressemble au diamant souillé par un crapaud, qu’il a offert à Suzanne pour négocier ses faveurs. Puis il y a Carmen, gérante d’une auberge, qui aide Joseph et Suzanne à trouver leur chemin. Fille d’une prostituée, elle est empathique et généreuse. Enfin, le caporal malais est touchant car son sort est étroitement lié à celui de la famille, qui lui assure son bol de riz quotidien.

Ce récit retrace aussi les conditions de vie des indigènes, dont les femmes mettent au monde des enfants misérables, destinés à trainer dans la plaine et mourir comme des mouches.

Il dénonce aussi les failles du colonialisme. Suivant cette lecture, le barrage qui s’écroule est une métaphore de l’effondrement de ce système, pris au piège par ses incohérences, ses injustices, son incompréhension de la civilisation locale.

C’est une œuvre qui nous interpelle. Le combat de la mère, l’apprentissage de ses enfants et, en filigrane, l’émancipation des indigènes par rapport aux colonisateurs, permettent de réfléchir sur la condition humaine, ainsi que sur la corruption de la société.

Le film de Rithy Pahn

Après avoir discuté du Barrage, nous avons regardé le film éponyme, réalisé en 2008 par Rithy Panh. D’origine cambodgienne, ce cinéaste a cherché l’emplacement de la concession de Madame Donnadieu pour y tourner le film. Il a alors découvert, près de Ream, l’existence d’un polder où les paysans cultivent le riz. La mère avait donc eu l’intuition de l’avenir. Par ailleurs, on appelle encore ces terres « Les rizières de la dame blanche ». Dans le film, la famille apparaît plus aisée que dans le roman. On ne retient pas la brutalité de la vie coloniale et le malheur du trio familial. Le scénario est plus édulcoré, hormis les scènes de révolte des indigènes, un événement qui n’apparaît pas dans l’œuvre littéraire. Il y a ensuite d’autres écarts. Par exemple, le caporal parle, tandis que M. Jo est un Chinois plutôt charmant. Grâce à l’interprétation d’Isabelle Huppert, la mère est bouleversante, notamment vers la fin du film. En revanche, les personnages de Joseph et de Suzanne sont plutôt froids et plats. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un beau film.

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