C’est un chef-d’œuvre de la littérature contemporaine qu’il faudrait lire à Paris, assis dans la pénombre d’un café du boulevard Ornano. Et puis on devrait suivre les pas de ce personnage disparu avant que le récit ne commence, ce fantôme qui hante les lieux, le temps, les fragments d’existence que l’auteur a recueillis pour lui donner de la chair.

Notre résumé

Paris, 1988. En feuilletant les archives du quotidien Paris-Soir, le narrateur tombe sur une annonce, publiée le 31 décembre 1941, concernant une fille de 15 ans portée disparue. Plus tard, il découvre que Dora Bruder et son père ont été internés dans le champ de Drancy, puis déportés le 18 septembre 1942. La mère partira pour Auschwitz le 11 février 1943. Ils ne reviendront pas. Ému par cette histoire, il mène une enquête, plus de cinquante ans après, pour en savoir davantage sur ces ombres du passé. Qui était Dora ? Pourquoi a-t-elle fui son domicile ? Où s’est-elle cachée ? Qui a-t-elle rencontré ? Dans quelles circonstances a-t-elle été arrêtée ? Autant d’énigmes qu’il essaie de résoudre en recherchant des indices, des témoins, des traces. Il traverse la ville qu’il aime, celle des quartiers périphériques ensevelis sous le brouillard, des cinémas et des hôtels qui n’existent plus. Il sent l’atmosphère sinistre qu’y régnait sous l’Occupation. Il cherche des renseignements, des preuves matérielles. Il laisse parler les objets. Il interpelle le vide. Mais c’est un échec, car les choses savent se taire. Le secret entourant les journées de fugue de Dora aura été son ultime acte de liberté, son triomphe contre l’oubli.

Né en 1945 à Boulogne-Billancourt, Patrick Modiano grandit dans le Paris des restrictions et des affaires douteuses. Ses parents ne s’occupent pas de lui, ni de Rudy, son frère cadet et ami d’enfance, qui décède à l’âge de dix ans à la suite d’une leucémie. Un peu égaré dans le monde, en quête de soi, il se réfugie dans la littérature. Les labyrinthes de la mémoire et l’ambiance louche d’une ville occupée par les nazis deviendront le leitmotiv de son œuvre. Auteur au caractère discret et sensible, il a écrit des romans, des essais, des préfaces, des textes de chansons, des œuvres pour le cinéma et le théâtre. Ses livres les plus connus sont La Place de l’étoile (prix Roger-Nimier et prix Fénéon, 1968), La ronde de nuit (1969), Les Boulevards de ceinture (Grand prix du roman de l’Académie française, 1972), Villa triste (prix des libraires, 1975), Rue des Boutiques obscures (prix Goncourt, 1978), Voyage de noces (1990), Dora Bruder (1997), Un pedigree (2005). Le 9 octobre 2014 il a reçu le Prix Nobel de littérature.

Notre discussion.

Nous avons aimé ce récit au ton délicat, presque chuchoté. On y retrouve les thèmes fétiches de Patrick Modiano : le retour sur le passé, l’absence, la quête, la devoir de mémoire, ses souvenirs personnels. L’auteur a lu le Mémorial de la déportation des Juifs de France de Serge Klarsfeld et s’en est inspiré pour ressortir un nom y figurant, celui de Dora Bruder, une adolescente qui avait laissé peu de traces, une dépouille privée de sépulture, une victime parmi tant d’autres. La reconstruction partielle de sa biographie apporte un nouvel éclairage sur une période ambiguë et malveillante. Mais il n’y a pas de rhétorique dans le texte. Car l’absurdité de la mentalité génocidaire, pour laquelle on cesse d’être humain, est déjà éloquente. La narration à la première personne permet de cerner les sentiments du narrateur et assure la vérité de ce qu’il raconte. Au fil de son enquête, il poursuit des inconnus, vulnérables et fragiles, depuis leur arrivée à Paris jusqu’à leur départ vers la mort. Il glisse dans le récit des éléments relatant sa propre vie et celle de son père, un juif parisien que Dora aurait pu croiser sur son chemin, embarquée par la police dans le même panier à salade. Des gens considérés comme des rebuts de la société, au passé flou et à l’avenir incertain, si bien que son père arrive à se tirer d’affaire.

Le roman est construit sur l’absence de Dora. L’auteur n’invente rien, malgré le manque d’information. Il se limite à émettre des hypothèses, ce qui laisse place à l’imagination du lecteur, qui doit saisir la moindre nuance, suivre des rétrospections, des anticipations, des raccourcis et interpréter les omissions qui marquent l’incertitude du narrateur. En effet, cette enquête est difficile à conduire. Car beaucoup de documents ont été détruits par la police des questions juives, tandis que des lieux périphériques ont été remplacés par d’autres, plus neutres. De surcroît, les souvenirs du narrateur sont brumeux, étant liés à une époque qu’il n’a pas connue. La fugue de Dora lui rappelle la sienne, quand il s’était échappé du collège de Seine-et-Oise pour vagabonder dans Paris. En tentant de retracer l’itinéraire parcouru par cette fille, il explore non seulement des lieux géographiques, mais aussi des endroits littéraires. Il fait, par ailleurs, une relecture des Misérables. Durant leur traversée nocturne, Jean Valjean et Cosette se sauvent dans le jardin d’un couvent situé au 62, rue de Picpus. Or, le pensionnat du Saint Cœur-de-Marie, où Dora s’était refugiée, se trouvait à cette même adresse. Le narrateur constate alors une étrange coïncidence entre ces fugueurs méprisés et l’espace qui les encercle, comme si Victor Hugo avait prévu ce qui arriverait à Dora.

Pour savourer ce livre, on doit faire attention à ce que le narrateur dévoile entre les lignes. Dora est-elle son double féminin ? Aurait-il voulu prendre sa place ? Est-ce qu’il se sent coupable d’être né, tandis que d’autres enfants ont été exterminés ? En effet, il ne serait pas venu au monde, si son père n’avait pas fréquenté la pègre, trafiqué, collaboré, pour survivre sous l’Occupation. Ce récit serait-il une forme d’expiation ?

Les derniers mots du narrateur sont emplis de tendresse. Ils expriment des limites, évoquent la liberté, s’adressent à l’humanité. Ils s’égrènent en arpège autour de la mémoire de Dora et dressent sa stèle pour la postérité.

Pour écouter Patrick Modiano, cliquez sur ces liens :

ARTE – Patrick Modiano dans Metropolis

Les archives de la RTS – Patrick Modiano (1969)

Prix Nobel 2014 – Discours de Patrick Modiano

Sa mère lui avait confié une mission de grande envergure. Se faire un nom, en se battant contre les dieux de la stupidité, des préjugés et des vérités absolues. Pour redresser les torts qu’elle avait subis et donner un sens à son abnégation.

Notre résumé

Big Sur, Californie, 1958. Assis sur la plage, un dandy mélancolique et séduisant contemple l’océan. Pourra-t-il se remettre de la disparition de sa mère ? Y aura-t-il une autre femme capable de l’aimer autant ? Il se souvient alors de sa vie, des ses ambitions, de son amour sans bornes. Artiste aux espoirs déçus, puis abandonnée par l’être aimé, cette dame russe avait tracé l’avenir de son bambin, en vaticinant ses succès. Exubérante, fougueuse et débrouillarde, elle avait le verbe haut et l’éloquence savoureuse, l’audace et le sens des affaires. Malgré les sarcasmes des mauvais esprits, le doute ne l’avait jamais effleurée quant aux talents de son enfant, quitte à se répandre en invectives. Pour poursuivre son dessein, elle l’avait emmené en France, la patrie de ses rêves de gloire. Car son cœur savait que son fils deviendrait héros de guerre, diplomate, écrivain merveilleux.

Né en 1914 à Wilno, en Lituanie, Roman Kacew est élevé par sa mère, une ancienne actrice russe, que son père a quittée pour aller vivre avec une autre femme. Il passe son enfance à Varsovie, puis il arrive à Nice en 1928, où sa mère gère un petit hôtel pour subvenir à leurs besoins. Après avoir fait des études de droit à Paris, il obtient la nationalité française. Mitrailleur en avion, il rejoint les Forces françaises libres en Angleterre, pour répondre à l’appel du général Charles de Gaulle. Il recevra la Croix de guerre et la Croix de la Libération. En 1945, il fait ses premiers pas dans la diplomatie et se marie avec la journaliste anglaise Lesley Blanch. Il devient secrétaire d’ambassade en Bulgarie, puis en Suisse, attaché de presse de l’ONU à New York, consul général de France à Los Angeles. C’est là qu’il rencontre Jean Seberg, une jeune actrice américaine dont il tombe amoureux. Mais la vie les séparera. Vêtu de soie rouge, avec élégance et discrétion, il tirera sa révérence à 66 ans dans son appartement parisien, en dévoilant ainsi une grande mystification littéraire.

Auteur prolifique aux diverses identités (Roman Kacew, Romain Gary, Fosco Sinibaldi, Shatan Bogat, Emile Ajar), flatté ou dénigré par les critiques, il a notamment publié Education européenne (Prix des critiques 1945, rédigé par l’auteur en anglais, puis en français), Les Racines du ciel (prix Goncourt 1956), La promesse de l’aube (1960), Chien blanc (1970), La nuit sera calme (1974), Vie et mort d’Emile Ajar (1981, posthume). Il a également réalisé des œuvres cinématographiques. Sous le pseudonyme d’Emile Ajar, il a publié Gros-Câlin (1974), La Vie devant soi (prix Goncourt 1975), Pseudo (1976), L’Angoisse du roi Salomon (1979).

Notre discussion.

Comment pourrait-on dédaigner un si beau livre ? L’écriture est fluide, poétique, savoureuse. La première partie relate l’enfance du narrateur en Pologne, la deuxième son adolescence en France, la troisième son passage à la vie adulte. C’est à la fois un roman d’inspiration autobiographique, un récit d’apprentissage, un conte aux accents dostoïevskiens sur l’amour dans tous ses excès. Le narrateur y dresse le portrait de sa mère, en narrant l’histoire d’une relation fusionnelle hors du commun.

Pleine d’énergie, étonnante et ingénue, la mère est un personnage haut en couleur, surtout pour sa démesure, qui se consacre à l’avenir de son fils. Pour lui, elle se prive de tout, frôle le ridicule, surmonte les défis. De plus, elle ne s’épargne pas l’humiliation de voir les autres se moquer de sa grandiloquence, de ses petites supercheries, de ses folles prédictions. Rien ne peut l’arrêter, sa créature représentant à ses yeux l’incarnation du pur génie, qui doit se battre pour réaliser ses aspirations de comédienne infortunée et venger son honneur au mépris du danger. Gardienne de son enfant, elle lui prodigue ses conseils, lui offre des modèles à suivre, investit dans sa formation, pour qu’il devienne un grand écrivain, un officier de l’armée, un ambassadeur, un tombeur de femmes. Ne jurant que par la France, elle met tout en œuvre pour façonner la personnalité de celui-ci. Puis sa santé se dégrade, mais la lutte ne va pas s’arrêter là. Son fils étant parti en guerre, elle restera à ses côtés par de nombreuses lettres écrites avant de trépasser, qu’elle lui fera parvenir au front depuis la Suisse. Un final digne des plus grandes héroïnes de la littérature.

Bien qu’il ait honte de ses initiatives, son fils l’aime, car elle lui inspire de la pitié. N’a-t-elle pas enduré la faim, subi des injustices ? Or, sa mère le met souvent dans l’embarras. Par exemple, quand elle se fait traiter de voleuse par ses voisins à Wilno, quand elle s’impose à Nice en brandissant sa canne, quand elle lui apporte des victuailles en le ridiculisant devant ses compagnons d’armes. Pourtant, il finit par être indulgent envers elle, car il arrive à tourner en dérision les pires scènes de mortification. En réalité, elle fait vibrer son cœur et les choses qui l’entourent. Grâce à elle, il découvre la beauté, le goût, l’effort, la discipline, le respect pour les femmes, la nécessité de lutter contre la barbarie, les nuances de la vie. Lorsqu’il est en détresse, c’est sa présence qui l’empêche de mourir, car il doit devenir quelqu’un pour accomplir le mandat maternel. C’est la promesse qu’il lui a faite au début de sa vie. Ambition, quête, revanche. Cette mère habite sa créature, en lui laissant un héritage lourd à porter. Celui d’un homme vulnérable, sensible au sort des autres, éternellement insatisfait de ses performances.

Qu’en est-il du père ? Il s’agit d’un homme dont le nom ne doit pas être prononcé. Les yeux bleus du fils, tournés vers la lumière, évoquent sa présence. Est-il le mystérieux personnage qui envoie des cadeaux et des chèques de temps en temps ? Le narrateur apprend qu’il serait mort de peur avant d’entrer dans une chambre à gaz. C’est à partir de cet épilogue qu’il commence à exister pour lui, car l’effroi qui l’a tué n’est qu’un trait d’humanité.

Tout ce que l’auteur raconte s’est-il vraiment passé ? A-t-il restitué tous les éléments de sa vie ? On sait que Romain Gary a toujours mêlé le mythe au réel, en écrivant par ailleurs sous des noms d’emprunt. Or, la création de pères imaginaires, la description de situations loufoques ou cocasses, ses diverses identités, le secret sur ses origines, sont peut-être liés au sort tragique qu’il a vécu. En effet, dans certaines circonstances, la construction de légendes autour de sa propre existence est une forme de pudeur. L’auteur y ajoute aussi beaucoup d’humour, pour maintenir une certaine distance entre les faits et l’œuvre littéraire.

Bien que la mort soit présente, le désespoir n’a pas de place dans ce récit. Car l’auteur nous montre que le courage donne des ailes à l’intelligence, que l’imagination ouvre le cœur, qu’il faut aller de l’avant, rien que pour la tendresse d’un chat de gouttière ou d’un phoque sur une plage déserte.

Notre discussion a été précédée par la projection d’un documentaire de l’Institut national de l’audiovisuel (INA). Pour écouter et voir Romain Gary, cliquer sur ce lien :
http://www.ina.fr/contenus-editoriaux/articles-editoriaux/romain-gary

AFW, 23 avril 2015. C’est avec compétence et générosité que Catherine Lamy nous a fait partager sa passion pour Matisse, en français et en anglais. Originaire de Lorraine, cette dame amoureuse de l’art gère le programme Famous Artists au sein de la French American School of New York. Personnalité sympathique, maîtrisant parfaitement son sujet, elle nous a présenté la vie, les chefs-d’œuvre et le style de Matisse de manière ludique et interactive, en nous demandant de participer à la discussion.

Henri Matisse (Le Cateau-Cambresis, 1869 – Nice, 1954) commence à travailler comme clerc d’avoué, après avoir fait des études de droit. Une appendicite l’immobilise pendant un an. Pour le réconforter, sa mère lui offre une boîte de peinture. C’est ainsi qu’il découvre sa vocation. Chef de file du fauvisme, il voyage en Algérie, Allemagne, Espagne, Etats-Unis, Italie, Maroc, Russie et Tahiti. Ces pays seront, par ailleurs, ses sources d’inspiration.
Artiste inclassable, à la fois décrié et adulé, il sera particulièrement apprécié par le collectionneur américain Albert Barnes.

En faisant défiler les images sur le tableau, Catherine Lamy nous a permis d’admirer les lignes et les couleurs qui sont la marque de fabrique de Matisse. Elle a notamment commenté des œuvres telles que Luxe, Calme et Volupté, La Femme au chapeau, La Danse, L’Odalisque au pantalon rouge, Les vitraux de la chapelle du Rosaire de Vence, ainsi que des sculptures du maître. Elle nous a également parlé des découpages, réalisés par celui-ci à la fin de sa vie, qui ont été exposés au MoMA il y a quelques mois.

Taillées dans la couleur, sans aucun dessin préalable, puis fixées sur une toile à l’aide d’épingles, ces formes sont simples et géniales. Elles réunissent le trait et la couleur. C’est intéressant de voir à quel point La Gerbe, Le Cheval, l’écuyère et le clown, Icare et les autres cut-outs rappellent toujours la danse et le mouvement. Pour finir, Catherine Lamy nous a montré, en découpant une feuille, le résultat esthétique que ce mouvement provoque. Puis, elle nous a invités à essayer nos talents, ciseaux à la main. Très amusant !

Grâce à l’intervention de Kateri Scott-McDonald, nous avons aussi découvert qu’une rosace, réalisée par Matisse avant de mourir, se trouve à l’intérieur de l’Union Church de Pocantico Hills, Historic Hudson Valley, près de Tarrytown.
Voici le site internet : www.hudsonvalley.org/historic-sites/union-church-pocantico-hills

Why don’t you try one of the Recipes from Estelle’s cooking demonstration and join us for our next cooking class – See schedule on the calendar.

A consommer sans moderation!

Vegetable Flan

Mushroom stuffed chicken breasts

Le Book Club présente : Immortelle randonnée de Jean-Christophe Rufin – par Raffaela

Depuis l’aube des temps, le reflexe de la marche est inscrit dans l’être humain. Tout petit, celui-ci se traîne par terre, puis il se lève en s’appropriant sa liberté. Devenu adulte, il se déplace en privilégiant les véhicules. Mais parfois, il décide de partir à pied pour aller arpenter le monde.

Notre résumé

L’auteur se met en route pour Saint-Jacques de Compostelle, destination d’un grand pèlerinage chrétien, dont l’histoire millénaire est liée à la découverte d’un tombeau dans lequel on pensa trouver la sépulture de l’apôtre Jacques le Majeur. Pourtant, s’élançant sur les sentiers empruntés par le roi Alphonse II, l’auteur n’entend accomplir aucun rite religieux. Il ne veut que randonner seul, sans avoir à justifier sa décision. D’Hendaye à Compostelle, il suit le Chemin du Nord et marche 850 km, en passant par le Pays Basque, la Cantabrie et les Asturies. Il longe la côte espagnole, défigurée par les constructions des promoteurs immobiliers et les rubans d’asphalte. Il traverse des zones industrielles délaissées et de mornes banlieues. Puis il retrouve la beauté de la création, en franchissant les montagnes qui furent jadis un rempart naturel contre les invasions. Chemin faisant, il croise des pénitents hagards aux pieds meurtris, des accros de la balade spirituelle, des champions de la performance physique, des dragueurs, des frimeurs, des radins, mais aussi une jolie blonde qui fait preuve d’urbanité. Il dort dans des auberges modestes, parfois à la belle étoile, toujours loin du raffinement. L’épuisement, les aléas de la route, le froid, la chaleur, lui font trouver la bonne distance par rapport aux mythes qui entourent le pèlerinage. Il finit par savourer la vacuité bouddhique qui mène à l’éveil. De retour chez lui, il s’aperçoit que le Chemin ne le quitte pas.

Né à Bourges en 1951, Jean-Christophe Rufin est médecin, historien, écrivain et diplomate. Ancien président d’Action contre la faim, il a aussi travaillé pour d’autres organisations humanitaires. De 2007 à 2010, il a été ambassadeur au Sénégal. Depuis 2008, il siège à l’Académie française. Ses romans les plus connus sont L’Abyssin (1997, prix Goncourt du premier roman et prix Méditerranée), Les Causes perdues (1999, prix Interallié), Rouge Brésil (2001, prix Goncourt), Globalia (2004), Katiba (2010), Le grand cœur (2012). Publié pour la première fois chez Guérin, Immortelle randonnée, Compostelle malgré moi (2013, prix Nomad’s) s’est vendu à plus de 300.000 exemplaires. Fort de ce succès, l’auteur a refait le Chemin en compagnie Marc Vachon, un Québécois qui a pris les 130 photos agrémentant la nouvelle édition illustrée parue chez Gallimard.

Notre discussion

Nous avons lu ce récit de voyage sans encombre. Écrit à la première personne, il donne des informations intéressantes sur l’histoire et l’organisation du Chemin. L’amateur de ce genre littéraire ne s’en lasse pas, même si le sujet l’indiffère ou l’ennuie. Le titre est déjà alléchant : ce n’est pas n’importe qui, mais un immortel qui parle de sa randonnée. De quoi intriguer le lecteur le plus sceptique. Certes, si celui-ci n’est pas un as de la géographie, il aura du mal à visualiser l’itinéraire, à imaginer à quoi ressemble une ermita ou un horreo. Mais il pourra se rattraper en feuilletant une brochure ou en regardant des photos sur Internet.

L’intérêt de ce bouquin réside dans les petites perles dont il est parsemé. En effet, l’auteur relate des faits réels, des tranches de vie auxquelles chacun peut s’identifier. De plus, les portraits qu’il dresse, les anecdotes qu’il raconte, aident à comprendre le contexte et les traditions de ce pèlerinage. Le chemin dans lequel il s’est engagé est plutôt désagréable, sauf quand il traverse les montagnes. Mais il présente l’avantage d’être le moins fréquenté. Car avouons-le, dans certaines circonstances il est plus facile d’aimer son prochain que son voisin. Surtout qu’il partage votre dortoir, transpire, ronfle, vous harcèle, se soûle, ne sent pas la rose. Et puis ses ampoules vous hantent, reflétant la cruelle vérité du Chemin par-delà toute spiritualité.

Alors pourquoi veut-on aller à Compostelle ? Selon l’auteur, ce parcours est plus qu’une marche, puisqu’il lui a permis de découvrir des choses qu’il ne pressentait pas, de faire une expérience de dépassement et d’affirmation de soi. En vidant son sac à dos, il a appris à se libérer d’inutiles fardeaux. Il a cessé de se faire du souci, revenant à ce qu’il y a de plus humain. Pour qu’il ne se sente plus emmuré dans sa propre vie.

Que ce soit à Compostelle ou ailleurs, ce rituel a toujours animé les foules en quête de sens. Durant le Moyen Âge, les chrétiens le réalisaient en marchant pour la gloire de Dieu ou parce qu’ils devaient racheter leurs fautes. Le pèlerin était aussi un intercesseur pour ceux qui ne pouvaient pas se rendre aux lieux saints. De nos jours, il se décline sous plusieurs formes. Quant aux motivations, elles peuvent être de nature humaniste ou mystique. Des gens de diverses origines peuvent donc côtoyer des croyants, des agnostiques ou des athées tout au long du parcours. Certains ont quitté le cocon familial pour oublier les contraintes de la vie. D’autres ont seulement rêvé de se lever au petit jour, au milieu de nulle part. Et de se sentir comblés à la tombée de la nuit, après avoir cheminé huit heures d’affilée. Devrions-nous réapprendre à marcher pour chasser nos peurs ? En réalité, le pèlerinage est une aventure personnelle que chacun vit à sa manière.

Le film d’Emilio Estevez

La discussion a été suivie par la projection du film The Way de Martin Sheen et Emilio Estevez. Sorti en 2010, ce film relate l’histoire de Tom Avery, un ophtalmologiste américain plutôt individualiste. Après avoir interrompu les rapports avec son fils Daniel, il apprend que celui-ci est mort accidentellement dans les Pyrénées. Arrivé en France pour reconnaître le corps, il découvre que son enfant faisait le pèlerinage vers Compostelle. Au lieu de rentrer aux Etats-Unis, il décide alors de prendre la route à sa place, en suivant le Chemin Français. Il rencontrera d’autres pèlerins, dont trois l’accompagneront jusqu’à la fin.

Ce film montre les aspects les plus beaux du pèlerinage. Des paysages de carte postale, des champs bien entretenus, des bourgades médiévales, un père qui se lie d’amitié avec trois routards, des pèlerins qui vivent en communion avec la nature. Où sont donc les affreuses banlieues, les friches industrielles, la saleté, la laideur, la promiscuité, les pièges à touristes aussi bien décrits dans Immortelle randonnée ? Dans ce film, rien ne semble plomber l’ambiance.

Certes, pour aller à Compostelle on peut emprunter des chemins différents. Ceux qu’on voit dans le film devraient être les meilleurs. Quoi qu’il en soit, entre rires et larmes, il s’agit d’une œuvre cinématographique pleine de charme, qui met en scène des personnages attachants. C’est aussi un hommage à la Galice, dont le père de Martin Sheen était originaire.

 

Il est toujours agréable de faire la fête avec quelqu’un qui raconte des histoires amusantes. Et qui, de plus, a le bon goût d’offrir des gourmandises pendant qu’on discute. C’est ainsi que nous avons célébré ce mois de la Francophonie, en compagnie de notre Liégeoise préférée. Elle nous a emmenés au plat pays de sa naissance dans la convivialité et la bonne humeur.

Si vous aimez musarder dans une ville pleine de surprises, allez à Bruxelles sans tarder. Elle est non seulement la capitale de la Belgique, mais aussi celle l’Europe. Autant dire que le programme est bien chargé. Puis, si par hasard il vous reste du temps, visitez aussi les principales villes belges : Anvers, Bruges, Gand, Liège, Louvain, Namur. Sinon allez respirer l’air marin à bord d’un cuistax, un véhicule vous donnant la possibilité de grimper sur les dunes, de longer les plages et traverser les digues. Le cas échéant, enfourchez un vélo. C’est une alternative saine pour se déplacer un peu partout.

La Belgique est un devenue indépendante en 1830, après avoir été occupée par des peuples de provenances diverses, dont les Espagnols, les Autrichiens, les Français et les Hollandais. Depuis lors, un roi représente cet État fédéral de 11 millions d’habitants, dont la superficie est de 30 500 km2. Malgré sa taille modeste, le territoire est partagé en Régions. Quant à la population, elle est divisée en trois Communautés : flamande, française et germanophone. Bien qu’ils appartiennent à différentes cultures, tous les Belges célèbrent la fête nationale le 21 juillet en chantant la Brabançonne, l’hymne national composé à l’époque de la révolution. « L’union fait la force » sert de devise nationale. L’euro est leur monnaie. La Belgique est donc trilingue. On parle français en Wallonie, néerlandais en Flandre, allemand dans la région d’Eupen. Or, la frontière linguistique ne date pas d’hier. Figurez-vous qu’elle remonte au Ve siècle après J.-C., époque où des tribus barbares s’installèrent dans le Nord, tandis que le Sud, plus latinisé, resta dans l’aire des langues romanes. C’est curieux, mais le mot wallon vient du vocable germanique « walha » qui signifie étranger.

Située entre la Flandre et la Wallonie, Bruxelles est bilingue, avec une majorité francophone, à laquelle s’ajoutent les fonctionnaires européens qui parlent surtout anglais. Cette ville est le lieu de résidence de la famille royale, mais elle accueille également le siège du gouvernement fédéral, quelques grandes institutions européennes et le quartier général de l’OTAN. Le «bas de la ville» entoure la Grand-Place et ses ruelles, alors que le «haut de la ville» s’étend à l’est. Vous êtes priés de l’explorer à pied, les distances entre le centre et les institutions culturelles étant réduites. Cela vous permettra de cheminer à votre rythme, en préservant aussi l’environnement. Admirez l’Hôtel de Ville gothique et son beffroi, les maisons des corporations datant du XVIIe siècle, l’espiègle Manneken-Pis, la cathédrale gothique des Saints-Michel-et-Gudule, le triomphal Cinquantenaire, la structure futuriste de l’Atomium, les joyaux de l’Art nouveau et de l’Art déco, les peintures murales reproduisant les héros de la BD. Visitez les musées royaux des Beaux-Arts, le musée Horta et le Centre belge de la Bande Dessinée. Amusez-vous au théâtre de marionnettes. Sillonnez le parc Mini-Europe, puis passez-vous du reste du continent car vous aurez tout vu. Flânez dans l’élégant quartier du Sablon. Allez vous régaler dans les restaurants de l’îlot sacré, le « ventre de Bruxelles » qui a toujours fait la joie des gourmands. Saviez-vous que la table belge est bien garnie ? Vous y trouverez des carbonades flamandes, des moules, des frites, des croquettes, des tomates aux crevettes, des écrevisses, de la salade à la liégeoise, des asperges de Malines avec des œufs durs ou brouillés, des chicons entourés d’une tranche de jambon, des fromages, une étonnante variété de bières, des spéculos, des gaufres et des pralines. Créés par Jean Neuhaus en 1912, ces bonbons de chocolat peuvent être fourrés à la crème, à la ganache, à la liqueur, au caramel, au massepain. Un ballotin de ces œuvres d’art fait un joli cadeau. Ne quittez pas Bruxelles sans avoir dégusté un sandwich mitraillette, garni d’une merguez ou autre saucisse, avec des frites et une sauce piquante. Croyez-nous, c’est le casse-croûte parfait pour combler un petit creux.

On le dit à l’intention des personnes qui n’ont pas participé à l’atelier. Joëlle a concocté pour nous une mise en bouche délicieuse et copieuse. Après avoir officié dans sa cuisine, elle nous a apporté du pain d’épeautre, du fromage blanc aux herbes à tartiner, des biscuits, des chocolats, des gaufres de Liège délicieux. Par ailleurs, et pour que vous le sachiez, ces gâteaux ne doivent pas être nappés de sucre ou d’autres substances douteuses. Il faut les dévorer tels quels, sans rien ajouter, quitte à se faire passer pour des originaux aux comptoirs newyorkais. Nous avons aussi dégusté des bières. Et puis Joëlle a tout transporté dans des boîtes artistiques belges. Très chic. Voilà pourquoi il fallait y être.

Comment ne pas aimer Bruxelles, cette ville a inventé l’esprit surréaliste ? Cette manière de tourner la réalité en dérision qui se développa autour du groupe de René Magritte. Sans oublier James Ensor qui fut précurseur de cet art. Comment ne pas s’enticher de ses auteurs d’expression française ? Il suffit de penser à Marguerite Yourcenar, première femme élue à l’Académie française. Mais il y a aussi Georges Simenon, Amélie Nothomb, et Maurice Carême. Et puis, il ne faut surtout pas négliger Hergé, Jacobs, Franquin et les autres grands noms de la bande dessinée. Avez-vous lu les aventures de Tintin, Spirou, Black et Mortimer, Lucky Lucke, Gaston Lagaffe ? Si tel n’était pas le cas, il n’est jamais trop tard pour s’y mettre. Enfin, comment s’empêcher de pleurer en écoutant Jacques Brel qui chante Bruxelles ? Mais si vous considérez que c’est un peu ringard, allez aux concerts de Stromae. Hip hop assuré !

Bruxelles et les autres Régions valent le voyage pour le sens de l’humour de leurs habitants, pour leurs monuments, leurs cafés et restaurants. Y êtes-vous déjà allés ? Eh bien, vous pouvez y retourner. Car on ne cesse jamais de saisir l’esprit des lieux d’art et de culture qui rayonnent dans le Vieux Continent. Dans l’intervalle, participez aux prochains ateliers de l’Alliance. Et comme disent les Belges, à tantôt !

 

À qui la faute, si les ombres d’Angkor Vat ont rencontré les Lumières françaises ? Les Frères numérotés auraient-ils commis des actes fâcheux, s’ils n’avaient pas étudié à Paris ? Qui était cet aimable chasseur de papillons nommé Henri Mouhot ? En parcourant l’histoire du Cambodge et des autres pays qui bordent le Mékong, un voyageur contemporain nous invite à découvrir des événements et des personnages parfois méconnus.

Notre résumé

Kampuchéa démocratique est le nom donné au régime communiste qui s’installe au Cambodge entre 1975 et 1979, après 90 ans de protectorat français et plusieurs années de guerre civile. Durant ces quatre ans, les Khmers rouges répriment dans le sang toute dissidence. Prétendus ennemis, minorités, hommes, femmes, enfants : nul n’échappe à l’utopie mortifère de l’Angkar qui se solde par la disparition d’un quart de la population. Pourtant la communauté internationale semble ignorer ce qui se passe à Phnom Penh. En 1979, les troupes vietnamiennes libèrent le pays. Trente ans plus tard, le narrateur assiste à l’ouverture du procès de Douch, un vieillard d’apparence fragile poursuivi pour des crimes effroyables. Avant de devenir tortionnaire, cet homme s’était nourri l’esprit par ses bonnes lectures, tout comme Pol Pot et ses acolytes. Comment a-t-on pu en arriver là ? Telle est la question que se pose le narrateur. Pour expliquer les liens qui se sont tissés entre les cultures française et khmère, il remonte à l’époque de la découverte fortuite des vestiges d’Angkor Vat par le naturaliste français Henri Mouhot. Puis, à partir de 1860, il raconte un siècle et demi d’histoire indochinoise, en utilisant un langage romanesque. Son récit sans fiction est un kaléidoscope d’érudition, de poésie et d’humanité.

 

Patrick Deville est né en 1957. Après avoir passé son enfance dans l’hôpital psychiatrique que son père dirigeait, il a fait des études de littérature comparée à Nantes, puis de philosophie. Attaché de presse, enseignant, auteur d’une douzaine d’ouvrages, il a arpenté la planète. Peu connu du grand public, il dirige aussi la Maison des écrivains étrangers et traducteurs de Saint-Nazaire qui publie la littérature du monde entier. De Pura Vida : vie et mort de William Walker (2004) à Peste et Choléra (prix du roman Fnac 2012), ses romans suivent les péripéties de personnages hors du commun, en proposant aussi une réflexion sur la faillite des idéologies du XXe siècle. Kampuchéa a été élu meilleur roman français 2011 par la rédaction du magazine Lire.

Notre discussion

C’est un roman foisonnant où s’entremêlent la géographie et l’histoire de l’Orient extrême, ainsi que divers genres littéraires. Sa lecture n’est pas une mince affaire. En effet, elle exige une bonne dose d’attention et de curiosité, puisque l’auteur fait des allers et retours entre présent et passé, il voyage vers les quatre points cardinaux et y croise des aventuriers, des écrivains et des personnages historiques. Pris de court, au début on se laisse envahir par la frustration, puis on s’accoutume au style de l’auteur. Par ailleurs, la consultation d’un atlas permet de mieux apprécier la manière dont il présente des événements marquants, qui ont eu lieu dans des contrées lointaines, il y a bien des années. Ce roman sort du lot par son écriture singulière, il est passionnant et ne laisse pas le lecteur indifférent. D’autant plus que tout ce que le narrateur raconte est vrai. La découverte des temples d’Angkor Vat par Henri Mouhot en 1860, sa mort dans les environs de Luang Prabang et le souvenir des indigènes qui aimèrent cet explorateur savant et bienveillant, le Protectorat français, l’épopée de l’amiral La Grandière, la remontée du fleuve Mékong par Doudart de Lagrée et Francis Garnier en 1868, la vie extraordinaire d’Auguste Pavie, l’idéaliste qui traça les frontières du Laos, l’ami du peuple indochinois. Ensuite, les rois khmers, la guerre civile, Pol Pot et ses comparses, la terreur de l’Angkar, ses slogans nihilistes, l’autarcie et la famine, le martyre d’une population inerme, le silence de la communauté internationale, le témoignage du père François Ponchaud qui dénonça les exactions des révolutionnaires en 1977, la table rase culturelle, Soth Polin et les trois écrivains rescapés des massacres du régime. Enfin, le procès aux dignitaires de l’Angkar, accusés de crimes de guerre, génocide et crimes contre l’humanité, trois décennies après les carnages.

Douch, un homme paisible qui récite des alexandrins d’Alfred de Vigny, est le premier khmer rouge à comparaître devant la cour en 2009. Professeur de mathématiques, francophile raffiné, passionné par le pouvoir libérateur du supplice et de la confession, il considère avoir rempli son rôle de gardien de l’ordre révolutionnaire, bien qu’il regrette la mort de milliers d’innocents. Comment un être humain peut-il se transformer en criminel de masse ? La littérature française aurait-elle alimenté une idéologie paranoïaque ? Serait-elle responsable d’avoir répandu la terreur comme moyen pour maintenir la vertu à Phnom Penh ? Or, si des possédés dévoient la pensée illuministe pour imposer leur vision du monde, ce n’est pas la faute à Rousseau. Certes, les Frères numérotés avaient étudié dans des écoles françaises, mais ils avaient aussi fréquenté le temple, puis écouté les thuriféraires de la dictature du prolétariat. Quant à la culture humaniste, ils l’ont manipulée à leur convenance pour atteindre le pouvoir politique. Selon le narrateur, Douch n’a fait que défendre l’idéal auquel il croyait par la voie de la brutalité, le germe de la violence étant dans chacun de nous. Mais si tel était le cas, ne devrait-on pas l’empêcher de se développer ?

Comme tous les grands crimes de l’histoire, la folie meurtrière des Khmers rouges s’est manifestée dans l’indifférence des milieux politiques et intellectuels. Ce roman nous interpelle sur la nécessité d’assister les personnes en danger avant qu’il ne soit trop tard. Car lorsqu’on juge des crimes abominables, on dit toujours que la tragédie ne se répètera plus pour d’autres gens, qu’on gardera cela dans la mémoire. Entre-temps, d’autres défenseurs zélés de leurs idéaux se mettent à la tâche, persuadés de leur impunité, alors que les victimes attendent qu’on lève le petit doit pour les aider.

Est-ce qu’un roman peut raconter l’histoire d’un pays et ses tourments ? L’âme d’un peuple blessé et ses défis actuels ? Oui, pourvu qu’il mette aussi en scène des héros positifs, souvent méconnus, tels que Mouhot, Pavie et Soth Polin dans le récit de Patrick Deville. Ce sont eux qui ripolinent les choses qui nous dépassent aux couleurs de l’espérance.

Lorsqu’on évoque des terres lointaines, chacun d’entre nous voudrait un jour partir quelque part. Et si cet ailleurs était une région française ? Dans ce cas, les nouveaux ateliers organisés par l’Alliance sont incontournables pour aider à préparer le terrain.

En ce début du mois de février, le soleil de la Corse nous a fait oublier les frimas de l’hiver américain. Figurez-vous une montagne plongée dans la mer, des sommets dépassant 2000 mètres, des forêts de châtaigniers et de pins odorants, des vallées sauvages, des villages perchés aux maisons de schiste, des falaises découpées, des tours génoises constellant la côte, des ports blottis dans l’échancrure des rivages, des plages nichées au milieu du maquis tapissé de myrte. Imaginez de parcourir mille kilomètres de littoral allant de Saint Florent au Cap Corse, de passer par l’Ile Rousse, Calvi, Col del Verggio, Ajaccio, Propriano, Bonifacio, Porto Vecchio et de vous arrêter à Bastia. Comment peut-on résister au charme de ces paysages éblouissants ?

Troisième île de la Méditerranée par sa superficie de 8680 km2, la Corse est un coin de paradis, malgré son histoire tourmentée. En effet, en raison de sa position stratégique, sur ses bords habitèrent diverses populations : Ligures, Ibères, Phocéens, Etrusques, Carthaginois, Romains, Barbares et Sarrasins. Du XIe au XIIe siècle, Pise et de Gênes, des républiques maritimes italiennes, y étendirent leur influence. Pendant la domination génoise, des émeutes eurent lieu dans l’île. En 1755, une résistance armée fut menée par Pascal Paoli qui adopta, par ailleurs, le drapeau à tête de Maure portant un bandeau sur son front. L’hégémonie génoise s’acheva avec la signature du traité de Versailles en 1768, en vertu duquel la France se vit céder l’île, mettant ainsi fin aux revendications des Corses.

En 1769, Napoléon Bonaparte, premier Empereur des Français, vint au monde à Ajaccio. Parmi les célébrités contemporaines, on trouve les chanteurs Tino Rossi et Patrick Fiori, I Muvrini et A Filetta, les étoiles du foot Dominique Colonna, Pascal Olmeta et Eric Cantona, les actrices Marie-José Nat et Laetitia Casta, la danseuse Marie-Claude Pietragalla, l’artiste Ange Leccia, des écrivains et des politiciens.

Mise à la mode par Mérimée, qui en évoqua l’âme dans sa nouvelle Colomba (1840), cette île a toujours inspiré les auteurs. De La Vendetta de Balzac jusqu’aux romans policiers de Marie-Hélène Ferrari, la littérature offre des personnages hauts en couleur qui font revivre l’histoire corse.

« Bonghjornu, cume state ? Va bè… » Oh ! Est-ce qu’on risque de perdre son latin ? Si vous y allez, ne vous inquiétez pas ! Tout le monde parle français, le corse étant une langue régionale qui exprime la culture insulaire. Les pièces polyphoniques, par exemple, sont chantées en corse. Et il y a des musiciens qui utilisent la langue des aïeux pour écrire des chansons destinées au divertissement d’un large public.

Les mots corses résonnent aussi dans la gastronomie. On passe alors à table, pour s’abandonner aux plaisirs qu’elle offre : des assiettes de charcuterie (prizuttu, lonzu, coppa), du poisson (denti, ligosta, truita), de la viande (cabrettu, cignale, pernice), des fromages de brebis (brocciu, niulincu), des légumes, du miel, des desserts (fiadone, frittelle, panzarotti), des fruits gorgés de soleil, des vins (Ajaccio, Patrimonio, Muscat), des liqueurs et des eaux minérales. Cette liste ne saurait être exhaustive, les traditions d’hospitalité étant ancrées dans l’île depuis toujours.

C’est ainsi que s’est achevé notre passage par la Corse. Nous avons vu défiler sur l’écran des images lumineuses, suivi un itinéraire, parcouru son histoire, appris des mots et dégusté des mets, tout en écoutant les mélodies de ses artistes.

Le Tour des régions de France sait mettre l’eau à la bouche. Que vous soyez touriste ou voyageur errant, prenez la route qui mène à l’Alliance. Vous y découvrirez des trésors cachés.

Voici des sites internet sur la Corse :

www.corse.fr

www.afiletta.com

www.musee-corse.com

 

 

C’est l’histoire d’une famille engluée dans la solitude des colonies, confrontée à la détresse et à la recherche des moyens pour s’en sortir. Un récit relatant la lutte d’une femme contre les crues de la mousson, les agents du cadastre et la malchance. Une intrigue racontée sans complaisance, ni compassion, qui commence par la mort d’un cheval et se conclut par celle de la mère, tous deux épuisés par la vie.

Notre résumé

Cochinchine, décennie 1920-1930. Une ancienne institutrice française vit dans un bungalow au milieu d’une plaine envahie tous les ans par la mer, entourée d’indigènes qui la respectent. Veuve, elle y a investi toutes ses économies pour assurer un avenir à ses enfants, Joseph et Suzanne, sur lesquels elle exerce une influence impérieuse. Mais son projet est voué à l’échec. En effet, elle découvre que les terrains, accordés en concession, sont incultivables, car le sel détruit les plantes. Aurait-t-il fallu soudoyer quelqu’un pour en obtenir de meilleurs ? Grugée, elle écrit des lettres aux aigrefins du cadastre pour se plaindre et demander des terres avoisinantes, propres à la culture. Personne ne lui répond. Dans la tentative de contrer la mer, elle fait réaliser des barrages qui, dévorés par les crabes des rizières, s’écrouleront sous le regard perplexe des paysans. Blasée et toujours en quête d’argent, elle acceptera que sa fille fréquente un riche héritier pour en tirer profit. Sa souffrance la mènera à la déchéance. Après son trépas, Joseph et Suzanne abandonneront pour toujours les lieux funestes de leur enfance.

Sur l’auteur

Marguerite Duras (1914-1996) est un auteur inclassable qui a traversé des événements marquants de l’histoire du XXe siècle : la colonisation française en Indochine, l’occupation allemande en France, la Résistance, Mai ’68 et la libération des mœurs. Sa vie est comme un roman. Née à Gia Dinh, un faubourg de Saigon, Marguerite Donnadieu grandit dans une famille modeste, en côtoyant surtout les autochtones de la colonie. Elle a deux frères, dont Paul, son cadet préféré. Son père, directeur de l’enseignement primaire, décède prématurément à cause du paludisme. Sa mère, institutrice dans les écoles indigènes, essaye de s’enrichir grâce à la concession d’un domaine à cultiver, une affaire qui s’avère désastreuse. En 1932, Marguerite quitte la colonie pour faire des études à Paris, d’abord de mathématiques, ensuite de sciences politiques et de droit. Désormais, les marécages du Siam et le riche Chinois qui l’a aimée appartiennent au passé. En 1937, elle devient fonctionnaire du Ministère des Colonies. Elle rencontre aussi Robert Antelme, un intellectuel engagé qui l’épouse. En 1943, elle publie son premier roman, Les Impudents, sous le pseudonyme de Duras, un village du Lot-et-Garonne dont son père était originaire. Elle s’engage dans la Résistance aux côtés de François Mitterrand, puis elle devient membre du parti communiste, dont elle sera exclue. Après la guerre, Marguerite divorce de son mari pour vivre avec Dionys Mascolo, le père de son fils Jean. En 1950, elle publie Un barrage contre le Pacifique, un roman d’inspiration autobiographique qui évoque son enfance et critique le système colonial. Ce roman sera porté à l’écran par René Clément (1958) et Rithy Panh (2008). En 1960, Marguerite écrit le scénario et les dialogues du film Hiroshima, mon amour d’Alain Resnais. Elle réalise aussi le film India Song (1984) qui obtient un grand succès à Cannes. Au fil des années, sa production littéraire devient prolifique, bien qu’elle ne fasse pas toujours l’unanimité. Pour L’Amant (1984) elle reçoit le Prix Goncourt en France et le Prix Ritz-Paris-Hemingway aux Etats-Unis. Jean-Jacques Annaud en fait un film (1992). Alors que le mal de vivre la fait sombrer dans l’alcool, un jeune homme, Yann Andréa, frappe à sa porte. Il restera avec elle jusqu’à sa mort.

Notre discussion

Nous avons apprécié ce roman poignant et réaliste. L’utilisation du français familier, les tournures impersonnelles, ainsi que les nombreuses répétitions, nous ont permis de comprendre le malheur des personnages, leur ennui, l’ambiance sordide dans laquelle ils plongent. Dès le début, nous avons perçu l’isolement de cette triade familiale, d’abord soudée, puis désagrégée, dont les membres restent insaisissables. Les lieux ne sont pas non plus précisés. On a seulement l’impression qu’ils sont reculés, parfois nauséeux. Quant à la datation, elle demeure floue tout au long des pages. Cependant on comprend que la narration s’étale sur quelques semaines.

Bien que le roman tourne autour d’elle, la mère n’a pas de nom. Autoritaire, elle exige l’obéissance, quitte à frapper ses enfants. Idéaliste, elle se dirige vers une terre inconnue, mue par l’espoir d’une vie meilleure. Or, le rêve colonial, vendu par les affiches de propagande, se heurte à la réalité du terrain, puisqu’elle découvre la face cachée de la fortune. Mais comment expliquer qu’une femme instruite puisse être abusée ? Et pour quelle raison continue-t-elle de nourrir des espoirs insensés au lieu de quitter sa plaine marécageuse ? En mettant en évidence sa naïveté, la longue lettre qu’elle adresse au cadastre est éloquente à ce sujet. Malgré sa ténacité, la mère est colérique, rigide et têtue. Par exemple, ne parvenant pas à vendre le diamant pour sa prétendue valeur, elle se replie sur elle-même. Puis, ses enfants qui s’affranchissent de sa tyrannie la rendent malade. Le départ de Joseph, son enfant chéri, n’accélère-t-il pas sa descente aux enfers ? N’acceptant pas le choix de son fils, elle ne voit que ses fautes d’orthographe. On trouve cela pathétique.

Son déclin permet à ses enfants d’échapper à son emprise. Joseph, un jeune misanthrope, n’arrivera à s’émanciper par rapport à elle que grâce à une autre femme, Lina, dont il tombe amoureux. Sa sœur, Suzanne, une adolescente faible et aguichante, exploite son charme pour aider sa famille. Avec l’approbation de sa mère, elle provoque et accepte les cadeaux de M. Jo, malgré le mépris dont elle l’accable. D’abord, elle se laisse faire, puis elle se prend en main. C’est ainsi qu’elle ne se donnera pas à M. Jo, ni à M. Barner, mais à son jeune voisin. Puis elle le quittera et partira pour une vie nouvelle. A cause de leur pauvreté, Joseph et Suzanne sont plus proches du peuple indigène que des Blancs de la colonie.

Quant aux autres personnages, ils ne possèdent pas de grandes qualités. M. Jo est un homme riche, laid et intellectuellement médiocre, dont on ne connaît pas l’origine. Il s’éprend de Suzanne, mais il ne peut l’épouser puisqu’elle est indigente. Il ressemble au diamant souillé par un crapaud, qu’il a offert à Suzanne pour négocier ses faveurs. Puis il y a Carmen, gérante d’une auberge, qui aide Joseph et Suzanne à trouver leur chemin. Fille d’une prostituée, elle est empathique et généreuse. Enfin, le caporal malais est touchant car son sort est étroitement lié à celui de la famille, qui lui assure son bol de riz quotidien.

Ce récit retrace aussi les conditions de vie des indigènes, dont les femmes mettent au monde des enfants misérables, destinés à trainer dans la plaine et mourir comme des mouches.

Il dénonce aussi les failles du colonialisme. Suivant cette lecture, le barrage qui s’écroule est une métaphore de l’effondrement de ce système, pris au piège par ses incohérences, ses injustices, son incompréhension de la civilisation locale.

C’est une œuvre qui nous interpelle. Le combat de la mère, l’apprentissage de ses enfants et, en filigrane, l’émancipation des indigènes par rapport aux colonisateurs, permettent de réfléchir sur la condition humaine, ainsi que sur la corruption de la société.

Le film de Rithy Pahn

Après avoir discuté du Barrage, nous avons regardé le film éponyme, réalisé en 2008 par Rithy Panh. D’origine cambodgienne, ce cinéaste a cherché l’emplacement de la concession de Madame Donnadieu pour y tourner le film. Il a alors découvert, près de Ream, l’existence d’un polder où les paysans cultivent le riz. La mère avait donc eu l’intuition de l’avenir. Par ailleurs, on appelle encore ces terres « Les rizières de la dame blanche ». Dans le film, la famille apparaît plus aisée que dans le roman. On ne retient pas la brutalité de la vie coloniale et le malheur du trio familial. Le scénario est plus édulcoré, hormis les scènes de révolte des indigènes, un événement qui n’apparaît pas dans l’œuvre littéraire. Il y a ensuite d’autres écarts. Par exemple, le caporal parle, tandis que M. Jo est un Chinois plutôt charmant. Grâce à l’interprétation d’Isabelle Huppert, la mère est bouleversante, notamment vers la fin du film. En revanche, les personnages de Joseph et de Suzanne sont plutôt froids et plats. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un beau film.

Après plusieurs semaines à travailler sur la nutrition, la diététique, la malbouffe et les plaisirs de la table, le groupe du mardi matin partage ses recettes de fêtes préférées. Découvrez les Crêpes de Pommes de Terre de Toni, le ragout facile de David… autant de recettes a vous mettre l’eau à la bouche. A consommer sans modération!

Les Crêpes de Pommes de Terre de Toni

Temps de préparation : 50 minutes
Ingrédients (Pour 4 personnes)

1 kg de pommes de terre pelées et râpées grossièrement avec une râpe
1 oignon de taille moyenne, râpé grossièrement avec une râpe
2 gros œufs
3 échalotes émincées finement
Un quart de tasse de farine
57 g de beurre non-sale
10 g de sel
3 g de poivre noir
3 g de levure chimique
Huile pour friture

  1. Dans une passoire au-dessus d’un bol, remuez les pommes de terre avec l’oignon et les pressez jusqu’à ce qu’ils soient secs. Laissez-les égoutter pendant 2 minutes. Videz le liquide du bol. Ajoutez les pommes de terre, l’oignon, les échalotes, la farine, le beurre, le sel, le poivre, et la levure chimique dans le bol, et mélangez bien.
  2. Dans une poêle à frire, chauffez l’huile jusqu’à ce qu’elle miroite. Mettez un quart de pate dans la poêle et faites des tas avec le reste de pate, en les disposant a 5 cm les uns des autres. Faites frire et faire sauter une fois jusqu’à ils soient bruns et dores.
  3. Déplacez-les dans une serviette de papier à égoutter.
  4. Servez avec de la compote de pomme, de la crème fraiche, du saumon fumé, ou du caviar.

 

Ragout facile de David

Alors, pendant les fêtes, quand il faut préparer beaucoup de pâtisseries, on est occupé et stressé ! Même si la bûche de Noël est formidable, on a besoin d’un plat principal. Voici quelque chose de savoureux et de très facile à cuisiner.

Temps de préparation : 15 minutes
Temps de cuisson : 2 heures

Ingrédients (pour 4 personnes) :

  • 2 livres (1 kilo) de bœuf à braiser (« beef chuck »), coupé en morceaux pour un ragout
  • 2 boites de « Campbells Golden Mushroom Soup » condensée
  • 1 tasse (250 ml) de vin rouge
  • 100 g de champignons tranchés (facultatif – pas vraiment neccessaire si on prefere les omettre)
  1. Dans une marmite, mélangez tous les ingrédients. (On n’est pas du tout obligé de faire dorer la viande !!)
  2. Couvrez la marmite et mettez la dans le four à 325 degrés F. (160 C.) pendant 2 heures.
  3. Si le ragout bout trop vite, réduisez la chaleur un peu.
  4. S’il est trop sec, ajoutez encore du vin. S’il coule trop, laissez le cuire sans couvercle.
  5. Servez le repas sur des nouilles aux œufs. Si vous désirez, au lieu de nouilles aux œufs, vous pouvez ajouter des oignons, des carottes et des pommes de terre.

Bon appétit !

CONTACT